• La belle inconnue
     "Compartiment C, voiture 293"
    1938 - Edward Hopper

     

    La belle inconnue

    Le cri strident de la locomotive à vapeur sur la lande environnante, me sortit soudain de ma léthargie passagère. Bien assis sur mon siège dans ce train qui m’emportait loin de chez moi, j’ouvrais doucement les yeux et observait le soleil qui s’enfuyait déjà dans la lumière du soir.

    C’est à ce moment là que je la vis. Elle était assise seule avec moi dans ce compartiment. Une belle inconnue. Une jeune femme blonde d’environ une vingtaine d’années. Elle portait un tailleur bleu très chic et un chapeau à large bord assorti Elle avait un livre posé sur ses jambes croisées qu’elle lisait d’un air absorbé.

    Derrière sa voilette, je ne distinguais pas ses traits. Elle avait du sentir mon regard sur elle car elle releva doucement la tête et je découvris un visage d’ange aux yeux d’un bleu profond. Elle me sourit l’espace un instant, avant de reprendre sa lecture où elle l’avait arrêtée.

    Face à cette vision céleste, je n’osais pas bouger, de peur qu’elle ne s’enfuie. Je restais donc là immobile à la regarder, à l’observer, afin de savourer chaque seconde passée en sa compagnie et surtout pouvoir ainsi graver son image tout au fond de mon être.

    Quelques instants plus tard, elle se leva et descendit à la station suivante. A travers la vitre du train je la suivis du regard. Une fois franchi le tourniquet, elle se dirigea tout droit vers une grosse berline noire qui l’attendaient sur le parking. Mais avant de s’engouffrer à l’intérieur, elle se retourna une dernière fois dans la direction de mon train en me faisant un geste d’au revoir de sa main accompagné d’un large sourire.

    Quand le train s’est ébranlé à nouveau, il ne restait d’elle dans le compartiment, que l’odeur d’un parfum capiteux et un mouchoir avec les initiales "H" et "N", brodées en fils d’or, oublié sur son siège.

    Toute cette histoire est bien loin à présent. Je n’ai jamais revu cette jeune femme. Aujourd’hui, je suis vieux et seul. La vie est sur le point de me quitter. Il ne me reste plus maintenant de cette belle inconnue à laquelle je suis toujours resté fidèle, qu’un vieux morceau de tissu terni par l’usure du temps et une odeur de parfum que j’arrive encore à sentir parfois quand je frotte entre mes doigts ces deux lettres : H et N.

     


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